L’Assurance-emploi et les travailleurs saisonniers

Vraiment?

Vraiment?

Comment peut-on justifier de verser aux travailleurs saisonniers des prestations de chômage proportionnelles à leurs salaires?

Les travailleurs saisonniers sont financièrement défavorisés par rapport aux travailleurs qui gagnent toute l’année les mêmes salaires hebdomadaires qu’eux. Compenser ce désavantage relatif des travailleurs saisonniers m’apparaît être très justifiable. Le régime fiscal offre une première compensation aux travailleurs saisonniers en les imposant moins que les travailleurs qui gagnent toute l’année les mêmes salaires hebdomadaires qu’eux. Mais de nombreuses personnes soutiennent qu’il n’est que légitime que les travailleurs saisonniers soient aussi compensés par des prestations de chômages proportionnelles à leurs salaires et ce, aux mêmes conditions (taux de cotisations et de prestations par rapport à leurs salaires) que pour les travailleurs ayant des emplois réguliers. Je ne comprends pas comment on peut défendre une telle position. Est-ce que quelqu’un peut m’aider à comprendre?

Parce que les travailleurs saisonniers paient des cotisations d’Assurance-emploi en proportion de leurs salaires?

De nombreuses personnes soutiennent que les cotisations payées par les travailleurs saisonniers en proportion de leurs salaires justifieraient qu’on verse à ces travailleurs des prestations de chômage ordinaires proportionnelles à leurs salaires, comme cela est justifié dans le cas des travailleurs ayant des emplois réguliers. Sauf qu’il  y a un élément fondamental qui distingue les travailleurs saisonniers des travailleurs ayant des emplois réguliers: C’est le niveau particulièrement élevé de risque des travailleurs saisonniers de se retrouver en chômage à chaque année et ce, pour de relativement longues périodes de temps.

Les travailleurs ayant des emplois réguliers ne savent pas si, dans l’année qui vient, ils paieront à l’Assurance-emploi plus ou moins de cotisations que ce qu’ils en recevront en prestations de chômage. Inversement, il est presque assuré que les travailleurs saisonniers à qui on donne accès à l’Assurance-emploi recevront plus de prestations qu’ils auront payé en cotisations. Dans le cas des travailleurs saisonniers, l’Assurance-emploi ne constitue donc plus une protection en cas d’une possibilité de chômage, mais d’une sorte de cadeaux, ou suppléments de revenus obtenus lors de leurs périodes quasi certaines de chômage. Ces cadeaux, dont les valeurs sont alors égales aux prestations reçues moins les cotisations payées, sont plus gros pour les travailleurs saisonniers qui ont gagné plus que pour les travailleurs saisonniers qui ont gagné moins. Comment justifier que l’État verse ainsi des cadeaux plus généreux à ceux qui ont gagné plus qu’à ceux qui ont gagné moins? N’est-ce pas contraire au principe de base en redistribution de la richesse, qui est que l’on aide davantage les plus pauvres que les plus riches?

Parce que les chômeurs se trouvent à « perdre » des revenus?

 Certaines personnes répondront que l’Assurance-chômage ne sert pas à redistribuer la richesse d’une façon plus égale, mais à compenser les chômeurs pour les « pertes » qu’ils subissent. On appliquerait ainsi les mêmes principes que ceux appliqués dans d’autres assurances sociales, telles que notre Assurance-maladie publique au Québec.

Sauf qu’il y a une différence fondamentale entre les « pertes » subies par les chômeurs et les pertes couvertes par les assurances sociales telles que l’Assurance-maladie du Québec. Ainsi, les personnes devant assumer elles-mêmes des frais médicaux  en perdent ainsi de l’argent qu’elles ont préalablement gagné (ou qu’elles devront gagner pour payer ces frais). Les chômeurs, eux, ne perdent pas l’argent qu’ils ont gagné ou qu’ils gagneront éventuellement dans le futur: Ils « perdent » l’argent qu’ils auraient pu gagner s’ils avaient pu continuer à travailler comme avant. La différence entre perdre de l’argent gagné et « perdre » de l’argent qui aurait pu être gagné si on avait pu continuer à travailler m’apparaît justifier des traitements différents.

Dans notre société, on semble généralement considérer que les personnes qui gagnent plus « méritent » habituellement de se retrouver avec un revenu net (disponible pour s’acheter des biens et services de consommation courante) plus élevé que les personnes qui gagnent moins. C’est ainsi qu’on accorde plus d’aide financière à une personne qui gagne 60 000 $ et qui doit prendre annuellement pour 40 000 $ de médicaments pour vivre une vie normale, qu’à une personne qui gagne 20 000 $ sans avoir besoin de médicaments. La personne qui gagne 60 000 $ se retrouvera donc avec un revenu disponible plus élevé que celle gagnant 20 000 $, alors que, sans politique de transferts de richesse, ces deux personnes bénéficieraient du même revenu disponible. C’est comme si on présumait que, considérant leurs efforts fournis pour gagner des revenus, la première est probablement plus désavantagée que la deuxième, et qu’il est donc légitime de lui accorder une aide financière plus généreuse, malgré que, sans transferts de richesses, les deux bénéficient du même niveau de revenus disponibles. Si vous deviez vous retrouver à la place d’une de ces deux personnes dans une société où il n’y aurait aucune assurance, ne souhaiteriez-vous pas vous retrouver à la place de celle gagnant 20 000 $ brut? N’indiqueriez-vous pas ainsi que vous présumeriez, vous aussi, que la personne gagnant 60 000 $ de revenu brut pour en perdre 40 000 $ en frais médicaux non assurés a de bonnes chances d’être moins avantagée (ou plus désavantagée) que la personne gagnant 20 000$?

Un travailleur saisonnier qui gagne 20 000 $ dans ses 4 mois de travail n’est pas un travailleur qui a gagné ou qui devra gagner 60 000 $ pour se retrouver avec seulement 20 000 $ en revenus disponibles après en avoir « perdu »  40 000 $ lors de ses huit mois de chômage : Ce travailleur ne perd rien des 20 000 $ qu’il a gagné lors de ses 4 mois de travail: Il ne fait que « perdre » ce qu’il aurait pu gagner s’il avait pu continuer à travailler comme avant. Faudrait-il présumer que ce travailleur est désavantagé par rapport au travailleur qui doit travailler toute l’année pour gagner 20 000 $? Si vous aviez à choisir entre vivre la situation d’un travailleur saisonnier ou celle d’un travailleur devant travailler toute l’année pour gagner le même revenu annuel, choisiriez-vous sans hésiter la dernière option en présumant qu’elle est la plus favorable (ou la moins défavorable) des deux? N’y a-t-il pas au moins autant de chance que ce soit le travailleur saisonnier qui soit le relativement plus favorisé (ou moins défavorisé) des deux? Comment, dans ces circonstances, soutenir que les « pertes » subies par les travailleurs saisonniers en chômage sont similaires aux pertes sous forme de frais médicaux? Comment soutenir qu’il est aussi légitime que la société compense les « pertes » des chômeurs, sans tenir compte de leurs risques de chômage, qu’il peut être considéré légitime qu’elle assume les frais médicaux de ses citoyens requérant des soins, sans tenir compte de leurs risques de nécessiter de tels soins?

Pour soutenir des industries saisonnières ou l’occupation de régions où il y a surtout des industries saisonnières?

 Des personnes affirment qu’il est justifié de verser des prestations de chômage aux travailleurs saisonniers de manière à soutenir des industries saisonnières ou l’occupation de régions où il y a surtout des industries saisonnières. « Comment pourrons nous manger du homard s’il n’y a plus de pêcheurs de homards? » diront certains pour illustrer ce type d’arguments.

Certaines personnes affirment donc tenir suffisamment aux biens et services produits par ces industries saisonnières pour accepter de payer des cotisations à l’Assurance-emploi qui serviront en partie à financer des suppléments aux revenus de travail (sous forme de prestations de chômages) versés aux employés de ces industries saisonnières, afin d’y assurer une disponibilité suffisante de main d’oeuvre. Pourquoi alors ne pas plutôt demander à ces personnes de payer des prix plus élevés pour se procurer les biens et services désirés produits par ces industries saisonnières, de manière à ce que celles-ci puissent verser des salaires suffisamment élevés à leurs employés pour inciter ceux-ci à continuer à y travailler? En quoi serait-il équitable de demander à tous les travailleurs de subventionner les amateurs de homards et autres biens et services produits par des travailleurs saisonniers, en finançant, par l’intermédiaire de leurs cotisations à l’Assurance-emploi, une partie des rémunérations qui doivent être versées aux travailleurs des industries saisonnières pour assurer à celles-ci disponibilité suffisante de main d’oeuvre?

Finalement, si nous désirons maintenir ou augmenter l’occupation de certains territoires, ne pouvons-nous pas le faire de façon plus équitable qu’en versant aux travailleurs saisonniers des prestations de chômage aux modalités vraisemblablement injustifiables? Ne favoriserait-on pas plus équitablement le maintien ou le développement du peuplement de ces régions en y effectuant des investissements publics favorisant relativement plus également tous leurs habitants : Comme, par exemple, en écoles, en services de santé, en services de loisirs, etc. ou même en crédits fiscaux et en allocations directes en argent?

Conclusion

 Je ne soutiens pas qu’il ne faille pas accorder de l’aide financière aux travailleurs saisonniers. Je dis seulement que je ne réussis pas à trouver de justification à leur accorder de l’aide financière sous forme de prestations de chômage proportionnelles aux revenus moyens qu’ils ont gagnés lors de leurs semaines travaillées, comme on en octroie aux travailleurs ayant des emplois réguliers. Pouvez-vous fournir une telle justification?