La règle « Un salaire égal pour un travail équivalent »

Beaucoup de personnes croient que les emplois ont des valeurs intrinsèques (1). Et beaucoup de ces personnes soutiennent que les emplois devraient être rémunérés en fonction de ces valeurs intrinsèques plutôt qu’en fonction des valeurs attribuées par la loi de l’offre et de la demande. La Loi sur l’équité salariale repose sur ces  croyances auxquelles s’ajoute l’autre croyance à l’effet que les employeurs auraient tendance à sous-évaluer les valeurs intrinsèques des emplois à prédominance féminine, en comparaison des valeurs intrinsèques qu’ils reconnaitraient aux emplois à prédominance masculine. Cette loi aurait pour objectif d’obliger les employeurs à mieux identifier les justes valeurs relatives des emplois à prédominance féminine et à en ajuster en conséquence les rémunérations octroyées. Aussi populaire soient-elles, de telles croyances sont-elles réellement soutenables?

La loi sur l’équité salariale force les entreprises de dix employés et plus à faire des démarches d’évaluations des valeurs intrinsèques des emplois qu’elles comportent. Pour les entreprises de 100 employés et plus, cela implique la mise sur pied de comités d’employés chargés d’effectuer ces évaluations. Les valeurs intrinsèques relatives des emplois sont alors déterminées en attribuant des points aux caractéristiques principales des emplois (efforts fournis, responsabilités assumées, etc.) et en additionnant ces points pour chacun des emplois. Les rémunérations octroyées par les entreprises doivent alors être ajustées de manière à respecter les hiérarchies des emplois telles que déterminées par leurs pointages totaux. Malgré leur objectivité apparente (2), ces processus d’évaluations sont basés sur les subjectivités des évaluateurs.

Le problème est que nous ne partageons pas tous les mêmes goûts et potentiels. Nous n’attribuons donc pas les mêmes valeurs subjectives aux caractéristiques des emplois et, par extension, aux emplois eux-mêmes. Par exemple, pour certains, étudier représente d’importants efforts et sacrifices: Ils devraient donc subjectivement accorder une valeur importante au critère « études préalables nécessaires ». Pour d’autres gens, les études sont moins exigeantes et sont presque désirables pour elles-mêmes (dont pour le plaisir qu’ils retirent à apprendre). Logiquement, ces gens devraient attribuer moins de valeur aux études nécessaires pour occuper des emplois. À cause de ces divergences de valeurs subjectives attribuées aux caractéristiques des emplois, certains en arriveront à la conclusion qu’un emploi A mérite une compensation plus élevée qu’un emploi B, alors que d’autres en arriveront à la conclusion inverse. Comment, dans de telles conditions, peut-on prétendre pouvoir déterminer les valeurs équitables des emplois?

Certains pourraient soutenir qu’il suffit d’adopter les évaluations subjectives majoritaires. Ces évaluations n’en seraient pas pour autant objectivement plus équitables, mais on pourrait au moins alléguer que les niveaux de rémunérations résulteraient de processus démocratiques. Mais n’est-il pas fort probable qu’on ne puisse même pas identifier de telles évaluations subjectives majoritaires? N’est-il pas inévitable que beaucoup d’évaluateurs et d’évaluatrices cacheront leurs véritables évaluations subjectives pour plutôt exprimer de fausses évaluations  visant à favoriser des améliorations de leurs conditions de travail ou de celles de collègues qu’ils désirent favoriser? Ne doit-on pas en conclure que les sommes investies par l’État et les employeurs pour déterminer des rémunérations supposément objectivement plus équitables ne peuvent que résulter en transferts de richesses découlant de rapports de forces et de stratégies de négociations qui n’ont rien à voir avec l’équité ? Nos ressources étant limitées, ne devrions-nous pas les consacrer à autres choses qu’à de telles évaluations qui ne peuvent logiquement pas atteindre les objectifs qu’on leur attribue ?

Notes

 (1) Par valeurs intrinsèques, on entend des valeurs que les emplois auraient en eux-mêmes, en vertu de leurs caractéristiques spécifiques (comme la formation requise, les efforts physiques fournis, etc.), par opposition aux valeurs attribuées à ces emplois par les lois du marché (ou de l’offre et de la demande).

(2) Plusieurs croient que d’évaluer les emplois en procédant par l’évaluation de leurs caractéristiques respectives rend les résultats plus objectifs. Plusieurs accepteront ainsi un résultat attribuant une valeur plus élevée à un emploi A qu’à un emploi B, même si, personnellement, à salaire égal, ils choisiraient l’emploi A!  Ne s’agirait-il pas pourtant là d’une position logiquement insoutenable? Comment quelqu’un peut-il honnêtement soutenir un résultat à l’effet que d’occuper un emploi A mérite une compensation plus élevée que d’occuper un emploi B, tout en affirmant qu’il faudrait que l’emploi B soit davantage rémunéré que l’emploi A pour lui faire choisir l’emploi B plutôt que l’emploi A?  N’est-ce pas comme si quelqu’un appuyait un résultat prétendument objectif à l’effet que le chocolat goûterait meilleur que le caramel tout en préférant personnellement le goût du caramel à celui du chocolat?

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La règle « À travail égal, salaire égal », en nivelant par le haut

Lorsque des femmes sont moins rémunérées que leurs collègues masculins pour accomplir le même travail, beaucoup de personnes interprètent que leurs employeurs chercheraient ainsi à maximiser injustement leurs bénéfices en sous-payant leurs employés féminins. Pour elles, l’équité exigerait donc que l’État force ces employeurs à étendre à leurs employés féminins les conditions de travail accordées à leurs employés masculins. Un tel raisonnement est-il réellement soutenable?

Dans notre société, nous cherchons généralement à payer le moins cher possible pour un bien ou un service donné, d’une qualité donnée. Ne devrait-on pas considérer ce phénomène comme étant la base de nos interprétations de la réalité? Ainsi, supposons qu’un individu achète un bien d’un vendeur à un prix plus élevés que le prix qu’il aurait à payer à un autre vendeur aussi accessible, pour le même bien, avec la même qualité de service. Ne devrait-on pas interpréter que cet acheteur accorde ainsi une sorte de faveur à son vendeur demandant le prix le plus élevé? Ne devrait-on pas interpréter que cet acheteur aurait un comportement plus normal et ne serait pas injuste s’il achetait plutôt le bien en question au vendeur demandant le prix le moins élevé?  N’en va-t-il pas de même si des employeurs acceptent de verser des salaires relativement élevés à leurs employés masculins alors qu’ils ont la possibilité d’engager des femmes pour faire le même travail, avec la même productivité, en leur octroyant des conditions de travail moindres? Ne devrait-on pas interpréter que ces employeurs sur-payent leurs employés masculins, et non pas qu’ils sous-payent leurs employés féminins?

Si on peut percevoir de l’iniquité dans le fait que des employeurs sur-paient leurs employés masculins sans sur-payer autant leurs employés féminins, en quoi serait-il socialement plus équitable de niveler les salaires par le haut? Des employés masculins rémunérés à des niveaux supérieurs à ceux requis par les lois du marché sont favorisés non seulement par rapport à leurs collègues féminins moins rémunérées, mais aussi par rapport à l’ensemble des travailleurs et travailleuses qui désireraient et qui pourraient occuper les postes de ces employés masculins, même à des conditions de travail moins généreuses. En quoi serait-il alors équitable que le gouvernement force les employeurs à étendre exclusivement à leurs employés féminins les avantages relatifs (ou sur-rémunérations) qu’ils octroient à leurs employés masculins? L’État ne devrait-il pas plutôt viser à redistribuer la richesse aux citoyens en se basant sur des critères plus équitables que celle des avantages octroyés par leurs employeurs à leurs collègues de travail? Ne serait-il pas plus équitable, par exemple, que l’État effectue plus de répartition de la richesse de l’ensemble des mieux nantis vers l’ensemble des moins bien nantis, indépendamment des conditions de travail octroyées aux collègues de ces mieux et moins bien nantis?